La première chose qu’il ressentit fut le froid.
Il ouvrit les yeux sur un plafond voûté, parcouru de fissures sombres. L’air était humide et chargé d’une odeur de poussière ancienne. Pendant quelques instants, il demeura allongé sur le sol, à observer les pierres au-dessus de lui, sans parvenir à comprendre où il se trouvait. Il ignorait même depuis combien de temps il était là.
Lorsqu’il tenta de se redresser, une douleur lui traversa le dos. Ses bras étaient engourdis et ses jambes réagirent avec difficulté. Il roula sur le côté, prit appui sur une main et parvint finalement à se mettre à genoux. De petits morceaux de mortier et de verre brisé lui entaillèrent légèrement la paume.
La pièce dans laquelle il s’était réveillé ressemblait à une ancienne chapelle. Des niches vides occupaient les murs, tandis qu’une fresque presque effacée s’étendait derrière ce qui avait pu être un autel. On y distinguait quelques colonnes, une ligne d’horizon et, au centre, une forme qui évoquait une étoile. Le temps avait tellement abîmé la peinture qu’il était difficile d’en reconnaître le sujet.
Il remarqua ensuite les cendres.
Elles formaient un cercle irrégulier autour de l’endroit où il avait été étendu. Il en prit une pincée entre ses doigts et l’examina, sans comprendre ce qui avait pu brûler ici. Aucune trace de foyer n’était visible et les pierres voisines ne portaient pas les marques habituelles d’un incendie.
Il chercha à se souvenir de son arrivée. Avait-il traversé cette pièce de son plein gré ? Quelqu’un l’avait-il conduit jusque-là ? Il ferma les yeux et tenta de retrouver le dernier événement dont il se rappelait.
Rien ne vint.
Il essaya de se représenter un visage, un lieu familier, une maison. Puis son propre nom. Cette fois, l’inquiétude le saisit véritablement. Il savait ce qu’était une chapelle, reconnaissait les objets qui l’entouraient et comprenait parfaitement les questions qu’il se posait. Pourtant, lorsqu’il cherchait un souvenir personnel, il ne trouvait absolument rien.
Il inspira lentement pour retrouver son calme. Ses mains attirèrent alors son attention. Elles portaient plusieurs cals, ainsi qu’une ancienne cicatrice à la base du pouce. Il les ouvrit et les referma à plusieurs reprises. Les mouvements lui semblaient familiers, même s’il était incapable de se rappeler ce qu’il avait pu faire pour acquérir de telles marques.
Après quelques efforts supplémentaires, il réussit à se lever. Ses jambes tremblaient encore, mais il tenait debout. Une porte de bois, légèrement entrouverte, donnait sur un passage sombre. Avant de s’y engager, il aperçut un bassin de pierre entre deux piliers renversés.
Un peu d’eau stagnait encore au fond.
Il s’en approcha, écarta la pellicule de poussière qui recouvrait la surface et se pencha pour observer son reflet. Le visage qui lui apparut était celui d’un jeune homme aux pommettes hautes, amaigri et visiblement épuisé. Il avait les cheveux noirs, épais, retombant en désordre sur son front, et des yeux d’un bleu clair qui ressortaient malgré la pénombre. Il resta plusieurs secondes à se regarder, espérant éprouver quelque chose devant ses propres traits.
Son visage ne lui rappelait personne.
Il baissa alors les yeux vers ses vêtements. Il portait une tunique de tissu épais, d’un bleu passé, retenue à la taille par une ceinture de cuir craquelée. Un long manteau recouvrait ses épaules. La coupe et les quelques fils dorés encore visibles dans la doublure laissaient penser qu’il avait autrefois été de belle qualité. Une agrafe de métal terni, ornée d’une étoile, maintenait le col en place. Quant à ses bottes, leurs semelles usées et leurs coutures reprises témoignaient d’un usage prolongé.
Il aurait voulu savoir à qui appartenait cette tenue, ou plutôt qui il était lorsqu’il l’avait enfilée. Comme pour le reste, aucune réponse ne lui vint.
Il se détourna du bassin et prit la direction de la porte.
✦ ✦ ✦
Le couloir montait légèrement. Des racines avaient pénétré entre les pierres et l’humidité recouvrait les murs par endroits. Il progressa lentement, une main posée contre la paroi pour conserver son équilibre. Quelques gravures apparurent sous la moisissure. Il gratta la surface du bout de l’ongle, découvrant des lettres presque illisibles et ce qui pouvait être un ancien chiffre. Il renonça à les déchiffrer et poursuivit son chemin.
La lumière du jour l’accueillit au bout du passage.
Il déboucha dans une cour intérieure dont les dalles disparaissaient sous les herbes sèches. Une épaisse muraille entourait la forteresse et, au-delà de ses créneaux, s’étendait une forêt aux feuillages particulièrement sombres. Le vent faisait bouger les branches, mais aucun autre bruit ne lui parvenait. Il n’entendait ni voix, ni animaux, ni activité humaine à proximité.
Sur sa gauche se trouvait un puits. À droite, un escalier de pierre permettait de rejoindre le chemin de ronde. Il choisit d’abord de s’approcher du puits. Une corde effilochée soutenait encore un vieux seau, coincé contre la paroi. Il tira plusieurs fois pour le libérer et parvint à remonter un peu d’eau.
Il la goûta prudemment, puis but plus longuement. L’eau était froide et légèrement terreuse, mais elle soulagea immédiatement sa gorge sèche.
Lorsqu’il reposa le seau, sa main se porta d’elle-même à sa poitrine. Il chercha quelque chose sous le col de sa tunique, avant de s’arrêter, surpris par ce geste dont il ignorait l’origine. Un fil doré dépassait de la doublure de son manteau. Il tira doucement dessus et découvrit un petit médaillon fendu, dont l’une des faces portait une étoile ciselée.
Il le tourna entre ses doigts. Le dessin ressemblait à celui de l’agrafe fixée à son col, même si le métal était davantage abîmé. Il eut beau examiner le symbole sous toutes les coutures, il ne lui évoqua aucun souvenir précis. Il ressentait seulement une étrange familiarité à le tenir, au point de ne pas vouloir le remettre immédiatement à sa place.
Après l’avoir glissé contre sa poitrine, il gravit les marches conduisant aux remparts.
De là-haut, il put enfin mesurer l’étendue de la forteresse. Quatre tours carrées dominaient l’enceinte, dont deux avaient subi de graves dommages. Une grande porte, au nord, était bloquée par un madrier brisé. Plus au sud, une petite poterne disparaissait presque entièrement sous le lierre. À l’extérieur, les arbres s’étendaient aussi loin que portait son regard.
Il longea le parapet pour chercher un passage vers la forêt. À peine avait-il fait quelques mètres qu’une partie du mur céda devant lui. Il recula précipitamment tandis que les pierres dévalaient jusqu’à la cour, soulevant un nuage de poussière. Le fracas résonna contre les bâtiments, puis le calme revint.
Personne ne réagit.
Il attendit encore quelques secondes, guettant une voix ou le bruit de pas qui auraient signalé une présence. Rien. Cette forteresse était peut-être abandonnée depuis des années, mais il avait de plus en plus de mal à comprendre pourquoi il s’y était réveillé seul.
Il redescendit et pénétra dans une salle qui avait probablement servi d’armurerie. Des râteliers vides occupaient un mur, accompagnés de casques bosselés, de boucliers fendus et de plusieurs lames couvertes de rouille. Il s’arrêta devant un fourreau accroché à un montant, le décrocha et essaya de le fixer à sa ceinture. Il était trop court et, de toute manière, aucune épée utilisable ne semblait se trouver dans la pièce.
Dans un angle, il aperçut le manche d’une ancienne lance. La pointe avait disparu, mais le bois demeurait solide. Il le ramassa, vérifia son état et le fit tourner lentement dans ses mains. Le mouvement lui vint avec une facilité qui le surprit. Sans réfléchir, il écarta légèrement les jambes et ajusta sa prise pour tenir l’extrémité du bâton devant lui.
Il recommença, cette fois un peu plus rapidement.
Il ignorait tout de son passé, mais son corps semblait avoir conservé certaines habitudes. Était-il soldat ? Avait-il appris à se défendre ? Il ne pouvait pas le dire. Pour le moment, cette pique improvisée ferait au moins une arme convenable contre une bête sauvage.
✦ ✦ ✦
Il fouilla encore quelques coffres. Dans l’un d’eux, il trouva une cape épaisse, roulée sur elle-même et couverte de poussière. Il la secoua dans la cour, puis la passa sur ses épaules par-dessus son manteau. Le tissu était ancien, mais suffisamment intact pour le protéger du froid. Un miroir fendu, abandonné près d’une porte, lui permit de vérifier rapidement son apparence. Il ajusta la cape, reprit sa pique et poursuivit son exploration.
Les pièces voisines semblaient avoir été désertées en plein milieu d’une journée ordinaire. Une coupe fêlée reposait sur une table, près d’un encrier dont la plume avait séché. Plus loin, un dé montrait encore la face du six. Les meubles étaient restés en place, les objets aussi. Il n’y avait pourtant aucun cadavre, aucune trace de lutte et presque rien qui indiquât un départ précipité.
Cette absence commençait à le troubler davantage que les ruines elles-mêmes.
Dans l’une des salles, il découvrit un second cercle de cendres. Il ressemblait à celui de la chapelle, avec les mêmes dépôts clairs disposés sur les dalles. Il s’accroupit et les remua du bout de sa pique. La poudre se dispersa facilement, sans dégager la moindre odeur de bois brûlé. Il chercha autour de lui les traces d’un brasier, mais n’en trouva aucune.
Un bruit l’interrompit.
C’était un son bref et très faible, impossible à situer précisément. Il se redressa aussitôt et tendit l’oreille. Les secondes passèrent sans qu’il l’entende à nouveau. Il s’avança jusqu’à l’entrée de la pièce et inspecta le couloir, sa pique serrée dans les mains.
— Il y a quelqu’un ?
Sa propre voix lui parut étrange. Il venait de l’entendre pour la première fois depuis son réveil, du moins à sa connaissance. Il attendit une réponse qui ne vint pas, puis se décida à quitter les bâtiments.
Il rejoignit la petite poterne qu’il avait remarquée depuis les remparts. La porte résistait, gonflée par l’humidité et retenue par les branches de lierre. Il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour l’ouvrir suffisamment. Lorsqu’il réussit enfin à passer, l’air frais de la forêt lui fouetta le visage.
Il s’arrêta quelques instants devant l’entrée. Les arbres formaient une masse sombre et serrée, mais un passage assez large pour un homme semblait se dessiner entre les troncs. Le sol était recouvert de feuilles humides, de fougères et de branches tombées. Il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait derrière cette végétation, ni de la direction qu’il devait prendre.
Rester dans la forteresse ne lui apporterait cependant rien de plus.
Il resserra sa cape, vérifia que le médaillon était toujours à sa place et s’engagea sous les arbres.
✦ ✦ ✦
À mesure qu’il avançait, la lumière devenait plus faible. De hautes branches se rejoignaient au-dessus du sentier, laissant passer de rares rayons qui éclairaient les mousses et les pierres. Il percevait désormais les bruits d’une forêt vivante : le froissement des feuilles, le chant d’un oiseau et, quelque part sur sa droite, l’écoulement d’un ruisseau.
Il suivit ce dernier jusqu’à trouver une petite étendue d’eau claire. Il s’accroupit au bord, plongea les mains dans le courant et s’aspergea le visage. La fraîcheur le réveilla davantage. Il observa quelques instants les cailloux au fond du lit, puis se remit en marche.
Un détail le préoccupait depuis sa sortie de la forteresse. Il avait parfois l’impression qu’un mouvement se produisait derrière les arbres, toujours un peu trop loin pour être distingué. Il s’était déjà retourné plusieurs fois sans rien découvrir, mais cette sensation persistait. Était-il suivi, ou simplement inquiet à cause de son réveil dans ce lieu abandonné ? Il ne savait pas encore à quoi se fier.
Ses doigts se resserrèrent sur le manche de la pique.
La forêt devenait plus dense par endroits, et le sentier disparaissait régulièrement sous les racines. Il évitait les branches basses et enjambait les troncs tombés avec une prudence croissante. Malgré la fatigue, ses jambes retrouvaient progressivement leur vigueur. Il marchait depuis longtemps lorsqu’une image surgit soudain dans son esprit.
Une salle éclairée par des chandelles.
Il ralentit, surpris. Avant qu’il puisse s’y attarder, une autre vision suivit : une main féminine qui refermait le bouton d’un col, puis un balcon donnant sur une étendue de terre et sur la mer. Il crut entendre le bruit d’une foule et distingua brièvement une étoile travaillée dans l’or.
Tout disparut aussi rapidement que c’était apparu.
Il s’immobilisa au milieu du passage. Il tenta de retrouver ces images, de reconnaître la personne dont il avait aperçu la main, mais aucun visage ne se présenta à lui. Il lui resta seulement l’impression d’avoir connu ces lieux et d’avoir eu, autrefois, une responsabilité importante.
Il passa une main sur son visage, agacé de ne pouvoir retenir quoi que ce soit. Au moment de repartir, il entendit distinctement un bruit derrière lui.
Il se retourna d’un seul mouvement.
Entre les troncs, il n’aperçut que des fougères et les racines épaisses d’un chêne. Il attendit, puis fit quelques pas dans cette direction. Une odeur de bois brûlé flottait près d’un arbre dont l’écorce était presque entièrement noire. Il n’y avait cependant personne aux alentours.
Il revint sur le sentier et poursuivit son chemin, sans parvenir à se débarrasser de l’idée qu’on l’observait.
La végétation s’éclaircit enfin. Devant lui, plusieurs chênes espacés bordaient une clairière où la lumière du jour pénétrait plus facilement. Il s’arrêta contre l’un des arbres, le temps de reprendre son souffle. Le médaillon avait glissé sous sa tunique ; en le remettant correctement, il se piqua légèrement au doigt sur une partie fendue du métal.
Il regarda la petite marque laissée sur sa peau. Il était bien réel, capable de ressentir la douleur, la faim et la fatigue. Pourtant, il n’aurait pas su dire comment il s’appelait ni d’où il venait. Cette contradiction le mettait en colère, mais il n’avait personne à qui demander des explications.
Il posa un instant sa pique contre le chêne et observa la clairière.
— Bon... et maintenant ? murmura-t-il.
Le silence lui répondit. Il récupéra son bâton et choisit le passage qui lui paraissait le plus praticable.
Un peu plus loin, la forêt changea d’aspect. Les troncs étaient plus hauts, les racines couvertes d’une mousse épaisse et les feuillages laissaient filtrer une lumière argentée. L’air sentait la sève fraîche et les fleurs sauvages. De nombreuses plantes poussaient entre les pierres, et un tapis d’aiguilles amortissait ses pas.
Il ralentit pour observer les lieux. Cet endroit paraissait mieux préservé que les bois traversés jusque-là. Il remarqua même, à plusieurs reprises, des marques discrètes sur certains arbres, sans réussir à déterminer s’il s’agissait de traces naturelles ou de signes laissés par quelqu’un.
✦ ✦ ✦
— Tu as enfin quitté les murs.
Il se figea.
La voix venait de devant lui. Entre deux grands chênes se tenait une jeune femme qui semblait l’attendre depuis un moment. Elle n’avait fait aucun bruit en approchant, et il était incapable de dire depuis combien de temps elle se trouvait là.
Elle avait de longs cheveux encadrant un visage aux traits fins, des yeux verts particulièrement attentifs et deux marques rouges sur les joues. Ses oreilles félines dépassaient de sa chevelure, tandis qu’une longue queue remuait légèrement derrière elle. Elle portait une robe vert sombre, resserrée à la taille par un ruban rouge, sur une chemise aux manches claires et bouffantes. Une cape rouge recouvrait ses épaules et descendait dans son dos, accompagnant les mouvements de ses bottines souples.
Le jeune homme serra sa pique, davantage par réflexe que par volonté de l’attaquer.
La jeune femme, elle, ne semblait nullement inquiète. Elle l’observa quelques secondes, puis inclina légèrement la tête.
— Tu t’es éveillé.
— Qui es-tu ? demanda-t-il.
— Nymeria. Du peuple Moc’h.
Il baissa brièvement les yeux vers ses oreilles et sa queue. Il n’avait aucun souvenir de ce peuple, mais son apparence ne lui semblait pas complètement étrangère.
— Tu m’attendais ?
— C’était mon rôle.
Il regarda autour d’eux, cherchant à comprendre comment elle avait pu connaître sa présence dans la forteresse.
— Alors tu sais peut-être qui je suis ?
Nymeria le fixa un instant. Elle ne répondit pas et se détourna vers le sentier.
— Viens.
Il hésita.
— Attends ! Tu ne comptes quand même pas me laisser sans réponse ?
Elle se retourna à moitié.
— Je compte surtout te faire sortir d’ici avant la nuit. Nous parlerons en chemin.
Ce n’était pas vraiment la réponse qu’il espérait. Mais c’était la première personne qu’il rencontrait depuis son réveil, et elle paraissait connaître à la fois la forêt et les raisons de sa présence. Il finit par la suivre.
Nymeria avançait avec une assurance remarquable. Elle connaissait visiblement chaque détour du sentier et franchissait les racines sans ralentir. De son côté, le jeune homme devait régulièrement regarder où il posait les pieds. La fatigue accumulée ne l’aidait pas, et il trébucha plus d’une fois sur les pierres dissimulées sous les feuilles.
À proximité d’un ruisseau, Nymeria s’arrêta.
— Bois. Tu en auras besoin.
Il s’agenouilla pour prendre quelques gorgées d’eau. Lorsqu’il releva la tête, elle l’attendait déjà un peu plus loin, les oreilles dressées vers les profondeurs de la forêt.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle leva la main pour lui demander de se taire.
Un craquement retentit sur leur gauche, suivi d’un grondement rauque. Les broussailles s’agitèrent et deux créatures massives surgirent entre les arbres. Elles avaient l’allure de sangliers anormalement grands, mais leur corps était couvert de plaques de chair malade, parcourues de veines noires. Leurs défenses, formées d’un cristal sombre, présentaient des fissures qui reflétaient la faible lumière du sous-bois.
Le jeune homme recula d’un pas.
La première bête chargea aussitôt.
Il leva sa pique pour la repousser, sans avoir le temps de choisir correctement sa position. Le bois heurta le flanc de la créature, mais le choc ne suffit pas à ralentir sa course. Il perdit l’équilibre et tomba dans les fougères, tandis que l’animal poursuivait sa charge à quelques pas de lui.
La seconde créature se préparait déjà à attaquer.
Nymeria tendit la main droite. Plusieurs filaments de lumière se déployèrent devant elle et s’enroulèrent autour des pattes du monstre. La bête fut arrêtée net. Elle tenta de se dégager, arrachant des mottes de terre avec ses sabots, mais les liens lumineux se resserrèrent à chacun de ses mouvements.
Sans quitter son adversaire des yeux, Nymeria leva l’autre main. Une sphère de lumière blanche se forma dans sa paume et grandit rapidement. Elle la projeta vers la première créature, qui revenait déjà sur ses pas.
L’impact souleva un bref éclat lumineux. Le Morghal s’effondra sur le flanc et son corps commença à se désagréger, laissant derrière lui une masse de cendres noires. Nymeria se tourna ensuite vers la seconde bête, toujours retenue par ses liens magiques. Quelques instants plus tard, celle-ci s’écroula à son tour et disparut dans un nuage de suie.
Le calme revint progressivement dans le sous-bois.
Toujours assis par terre, le jeune homme regardait l’endroit où les créatures s’étaient trouvées quelques secondes plus tôt. Il leva enfin les yeux vers Nymeria, qui semblait considérer l’incident comme terminé.
— Qu’est-ce que... c’était ?
— Des Morghals, répondit-elle. Des bêtes qui n’auraient jamais dû exister. Mais pas bien dangereuses.
Il regarda sa tunique couverte de terre, puis les traces laissées par sa chute.
— Pas bien dangereuses ?
— Pour quelqu’un qui sait s’y prendre.
Elle ramassa sa pique, tombée à quelques mètres, et la lui tendit. Il la récupéra avec une certaine mauvaise humeur.
— Tu as réagi, ajouta-t-elle. Mal, mais vite. Ça compte.
Il n’était pas certain d’y voir un compliment. Nymeria avait déjà repris sa marche, l’obligeant à se relever rapidement pour ne pas se laisser distancer.
Ils poursuivirent leur route plusieurs heures durant. Le soleil descendait derrière les arbres, et l’air devenait plus frais à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la forêt. Nymeria ne parlait que rarement, mais elle semblait toujours savoir où aller. De temps en temps, elle s’arrêtait pour écouter les alentours ou examiner une marque sur un tronc avant de reprendre leur progression.
En fin de journée, elle choisit de s’installer près d’un chêne immense dont les racines formaient un abri naturel. Le sol y était sec et une épaisse rangée de fougères les protégerait du vent. Le jeune homme déposa sa cape et sa pique pendant que Nymeria rassemblait des brindilles. Elle rapprocha les mains et fit apparaître une petite étincelle blanche qui embrasa le bois.
Bientôt, un feu éclaira leur campement.
Il s’assit sur une racine, les jambes lourdes de fatigue, et observa la jeune Moc’h. À la lueur des flammes, les marques rouges sur ses joues ressortaient davantage. Ses yeux verts demeuraient attentifs au moindre bruit, bien qu’elle semblât parfaitement à l’aise dans cet endroit.
Il avait beaucoup de questions. Depuis leur rencontre, Nymeria s’était contentée de l’emmener plus loin, sans lui expliquer qui l’avait attendu dans les ruines ni pourquoi elle savait qu’il allait se réveiller.
— Pourquoi m’attendais-tu ? demanda-t-il enfin.
Nymeria releva la tête.
— Parce qu’il était temps.
— Temps de quoi ?
Elle ne répondit pas immédiatement. Son regard s’était arrêté sur le fil doré qui dépassait du col de son manteau.
— Le médaillon que tu portes... Tu peux me le montrer ?
Il hésita, puis le sortit de sous sa tunique et le lui tendit. Nymeria examina l’étoile ciselée, passant le pouce près de la fissure qui traversait le métal.
— Tu l’avais sur toi quand on t’a endormi, dit-elle.
— Quand « on » m’a endormi ?
Elle lui rendit le bijou. Le mouvement de sa queue trahissait une légère hésitation.
— Des personnes ont essayé de te protéger. Elles n’ont pas réussi à sauver le royaume, mais elles sont parvenues à te mettre à l’abri.
Il referma les doigts sur le médaillon.
— Pourquoi moi ?
— Parce que ce symbole appartenait à ceux qui avaient la responsabilité de guider Naastica. Il représente une promesse qui remonte à bien avant la catastrophe.
— Quelle promesse ?
— Rallumer la lumière. Reprendre ce qui a été perdu. Guider ceux qui restent jusqu’à l’aube.
Il demeura silencieux quelques secondes. Les paroles de Nymeria lui semblaient importantes, mais elles ne lui apprenaient toujours rien sur lui-même. Il avait passé la journée à chercher un nom, une famille, une raison à sa présence dans la forteresse. Et voilà qu’on lui parlait d’une promesse ancienne dont il ne savait même pas s’il devait se sentir responsable.
— Tu me parles en énigmes depuis qu’on s’est rencontrés, finit-il par dire. Qui sont « ceux qui restent » ? Qu’est-il arrivé au royaume ?
Nymeria remua le feu avec une branche, puis prit le temps de répondre.
— Naastica a été attaqué par des créatures que nous appelons les Nihiliths. Elles ne cherchent pas à conquérir les terres ou à s’emparer des richesses. Leur pouvoir est bien plus difficile à combattre. Elles effacent ce qui existe et altèrent jusqu’aux souvenirs de ceux qui survivent.
Elle marqua une pause, vérifiant qu’il la suivait.
— Des villes entières ont été vidées de leurs habitants. Les maisons sont restées debout, les rues aussi, mais ceux qui y vivaient ont disparu. À Eryndor, notre ancienne capitale, il est devenu presque impossible de retrouver les traces de la vie d’autrefois. Calenna, la capitale actuelle, a subi le même sort. Les marchés se sont arrêtés, les rues se sont vidées et le royaume s’est retrouvé plongé dans le silence.
Le jeune homme repensa à la coupe laissée sur une table, à l’encrier et au dé abandonnés dans la forteresse. Il commençait à comprendre pourquoi les lieux lui avaient paru si étranges.
— Et personne n’a réussi à les arrêter ?
— Nous avons résisté. Mais pas suffisamment.
Nymeria le regarda plus attentivement.
— C’est pour cela que je t’attendais. Tu es l’héritier légitime de Naastica. Tu es son prince.
Il resta immobile.
Il avait bien entendu ce qu’elle venait de lui dire, mais il éprouvait beaucoup de mal à l’accepter. Il chercha dans sa mémoire l’image d’un palais, d’un roi, de quelqu’un qui l’aurait un jour appelé « prince ». Rien. Le titre ne lui évoquait aucun souvenir, pas plus que le symbole gravé sur son médaillon.
— Tu te trompes peut-être, dit-il finalement.
— Non.
— Alors pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien ?
— Parce que les Nihiliths ont aussi atteint ta mémoire. Ceux qui t’ont protégé sont parvenus à te sauver, mais ils n’ont pas pu empêcher cela.
Il regarda les flammes. La réponse ne lui apportait aucun réconfort. S’il avait été prince, il avait certainement connu des gens, habité des lieux et pris des décisions dont il ne lui restait absolument rien. Tout ce passé lui était désormais raconté par une inconnue rencontrée quelques heures plus tôt.
Nymeria se pencha vers un paquet enveloppé dans une étoffe sombre et noué d’une cordelette rouge. Elle le posa entre eux et défit soigneusement le lien.
Une épée apparut sous le tissu.
Sa garde était richement travaillée, bien que ternie par le temps. La lame, en revanche, était profondément endommagée. Une fracture la traversait et de nombreuses ébréchures marquaient le métal. Nymeria la souleva avec précaution et la présenta devant lui.
— Voici l’Épée des Rois.
Le jeune homme observa l’arme sans oser la toucher immédiatement. Elle ne ressemblait à aucune des lames rouillées qu’il avait trouvées dans l’armurerie. Malgré son état, les détails de la garde témoignaient d’un travail remarquable.
— Elle m’appartenait ?
— Elle appartient aux souverains de Naastica. Tu es celui qui doit la porter désormais.
Il prit l’épée. Le poids lui sembla familier, et ses doigts trouvèrent naturellement leur place autour de la poignée. Une chaleur discrète remonta le long de son bras. Il baissa les yeux vers la fracture de la lame, puis la tourna légèrement pour mieux en mesurer les dégâts.
— Elle est brisée, murmura-t-il.
— Comme ton royaume.
La réponse le fit relever la tête. Nymeria ne paraissait pas chercher à le provoquer ; elle constatait simplement la situation dans laquelle se trouvait Naastica.
— Et comment suis-je censé réparer tout ça ? demanda-t-il en désignant l’épée.
— Tu n’auras pas à tout comprendre ce soir. Demain, nous atteindrons mon village. Mon peuple pourra répondre à certaines de tes questions.
Il regarda de nouveau l’arme, puis sa propre main serrée autour de la garde.
— Pourquoi me la donner maintenant ? Si je ne me souviens même pas de la façon dont je l’utilisais...
Nymeria eut un léger sourire.
— Tu t’es assez bien débrouillé avec un bâton, pour quelqu’un qui prétend n’avoir aucun souvenir.
— Je me suis fait renverser par un Morghal.
— J’ai dit « assez bien », pas « brillamment ».
Il secoua la tête, mais son expression s’était quelque peu détendue.
— Tes gestes reviendront avec la pratique, reprit-elle. Pour le reste, il faudra du temps. Ce que je te demande, pour l’instant, c’est de continuer avec moi.
Il aurait voulu poser bien d’autres questions, mais la fatigue de la journée commençait à avoir raison de sa curiosité. Il reposa soigneusement l’Épée des Rois sur son étoffe, disposa son manteau sous sa tête et s’allongea près du feu. Avant de fermer les yeux, il remit le médaillon contre sa poitrine.
Nymeria resta éveillée quelque temps encore. Elle ajouta une bûche aux braises, vérifia les alentours et s’assura que son compagnon dormait profondément. Puis elle s’adossa contre une racine, enveloppée dans sa cape rouge. La longue marche l’avait fatiguée elle aussi. Lorsque la forêt retrouva son calme habituel, elle finit par s’endormir.
Au matin, la lumière traversait déjà les branches lorsqu’ils reprirent leur route.
Le sentier devenait plus visible à mesure qu’ils progressaient. Des pierres plates en marquaient certains passages, et de discrètes traces avaient été gravées sur les troncs. Nymeria s’y référait régulièrement pour choisir leur direction. Le jeune homme découvrit également un grand arbre creux dont la sève produisait une faible lueur, puis un pont de bois jeté au-dessus d’un ruisseau parfaitement clair.
Ils avançaient depuis un moment lorsqu’une odeur inattendue parvint jusqu’à lui.
— C’est... du pain ?
Nymeria tourna légèrement la tête et esquissa un sourire.
— Nous approchons.
Le sentier suivit la pente d’un vallon avant de déboucher sur une ouverture entre les arbres. En contrebas, un village s’étendait au milieu de chênes gigantesques. Certaines maisons, construites en bois et en pierre, reposaient contre les troncs ; d’autres avaient été aménagées plus haut et reliées entre elles par des passerelles suspendues. Les toits de chaume sombre étaient couverts par endroits de petites herbes fleuries, tandis que des cordes tressées et des lanternes étaient accrochées aux branches.
Une place circulaire occupait le centre du village, au pied d’un arbre particulièrement imposant. Plusieurs bancs entouraient un bassin alimenté par un filet d’eau. Un atelier ouvert laissait voir des étoffes colorées suspendues à sécher, et de la fumée s’élevait au-dessus de quelques habitations.
Le village était animé, sans être bruyant. Des Moc’h circulaient sur les passerelles ou échangeaient près des maisons. Des enfants couraient le long d’un garde-corps en bois, sous le regard attentif de quelques adultes. À l’ombre d’un arbre, une vieille femme aux oreilles félines tressait une corde, tandis que deux artisans transportaient des planches vers un atelier.
Le jeune homme s’arrêta pour contempler cet endroit qu’il ne connaissait pas. Depuis son réveil, il n’avait rencontré que des bâtiments abandonnés, des terres silencieuses et deux créatures qui avaient tenté de le tuer. Voir des habitants vaquer tranquillement à leurs occupations lui procurait un soulagement qu’il n’avait pas anticipé.
Il regarda Nymeria, qui attendait patiemment quelques pas devant lui. Depuis la veille, elle lui avait parlé de son royaume, de ses ennemis et du rôle qu’il devait désormais accomplir. Pourtant, une question demeurait sans réponse.
— Nymeria ?
Elle se retourna.
— Tu m’as expliqué ce que je suis censé être, et ce qu’il est arrivé à Naastica... Mais je ne connais toujours pas mon nom.
La jeune Moc’h le considéra pendant quelques instants. Derrière elle, les habitants poursuivaient leurs activités, sans se douter de la conversation qui se tenait à l’entrée du village.
— Ton nom... commença-t-elle.
Elle s’approcha légèrement, puis le regarda droit dans les yeux.
— Cassian.
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